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Vers un festival de dégustation à Strasbourg en 2009 Convertir en PDF Imprimer Suggérer par mail
30-06-2008
 
C'est officiel: un festival de dégustation de bière aura lieu en France en 2009. Une version européanisée du très québécois Mondial de la Bière qui se déroule depuis 1993 à Montréal verra le jour du 16 au 18 octobre 2009, au Parc des Expositions de Strasbourg.

A l'issue du Mondial 2008, Jeannine Marois, fondatrice et présidente du Mondial de la Bière (Marois CVM) a signée un accord de coproduction avec Claude Feurer, directeur général de Strasbourg Evénements (ex SOFEX), en charge de l'organisation des salons et congrés dans la capitale européenne.

Pour le Mondial, c'est un retour aux sources. En 93, ses initiateurs s'étaient inspiré du salon Eurobière qui animait alors tous les 2 ans Strasbourg. Aujourd'hui, c'est l'inverse: Strasbourg Evènements entend reprendre le concept, "en l'adaptant au marché européen", annonce Claude Feurer.

Une première approche de faisabilité a été faite en 2007, en compagnie de membres de la chambre de commerce et d'industrie de Strasbourg. En 2008, une quinzaine de professionnels emmenés par Christophe Antoine sont retournés sur place avec le résultat que l'on sait. "Nous avons sollicité des professionnels dans tout le pays pour monter un pavillon français à Montréal, sous l'égide de la CCI. Ils se sont montrés très intéressés par le concept, et sont venus avec nous chercher des contacts pour importer ou exporter." explique le délégué de la CCI. "L'accueil du public fut fantastique et les bières que nous avions emporté ont convaincues les québécois". Parmi les accompagnateurs figuraient outre Strasbourg Evènements, les brasseries Britt, Météor, Uberach, Lauth et Saint Pierre. Etaient aussi de la partie les sociétés Klein Wanner (amer Sommer) et Edard (bouchons mécaniques).

L'initiative du volet français de l'opération revient à Jean-Claude Colin, ancien commissaire général d'Eurobière, aujourd'hui correspondant de Marois CVM en Europe et qui supervisera l'organisation de la manifestation strasbourgeoise.
 
A ce stade, tous les détails ne sont pas encore connus. Quelques grandes lignes sont néanmoins déjà fixées, comme nous l'explique Claude Feurer.

"La manifestation s'étendra sur 12 000 m². Concernant l'organisation, le principe sera proche du salon des caves particulières. Les exposants, qu'ils soient industriels ou artisans, disposeront tous d'une surface à peu près équivalente pour exposer leurs produits. Quant aux visiteurs, ils ne paieront pas d'entrée, mais devront acquiter un verre et des coupons de dégustation. Le prix n'est pas encore arrété mais il sera dissuasif pour éviter les dérapages. A cela s'ajouteront des conférences et un concours de bière".
 
L'ensemble devrait fonctionner sur le principe du "boire peu mais boire mieux" en combinaison avec de la gastronomie, les organisateurs étant convaincus par ailleurs qu'ils auront à faire à "des gens éduqués qui apprécient le produit", un constat rapporté de leur visite québécoise.

Pour les éditions futures, sont déjà évoqués un salon du matériel pour microbrasseries et un congrés mondial des brasseries artisanales.

Une drôle d'idée


Pour essayer de comprendre l'utilité ou du moins les raisons d'une telle manifestation à Strasbourg, revennons un peu sur le passé.

Au début des années 80, les quelques 70 brasseurs encore en activité en France sont en proie au doute. Le consommateur ne boit plus que de la blonde. Tout le monde vend de la lager. Les fermetures de brasseries et les fusions secouent la société tandis que la mondialisation brassicole est en train de se mettre en place.

A la même époque, un petit salon monté par des passionnés voit le jour à Epinal. Les organisateurs, parmi lesquels figure Jean-Claude Colin, profitent de leurs excursions et expériences personnelles pour ramener des échantillons dans les Vosges. Spinamalt va dès lors proposer au public un éventail assez large de produits oubliés ou en train de renaître chez des brasseurs du Nord, d'Angleterre, de Belgique ou de Bavière. Ce salon marque le début du renouveau du marché brassicole français, en apportant de la diversité et du choix aux consommateurs. Au même titre que l'action de la CAMRA en Grande-Bretagne envers les pubs, le phénomène des bières authentiques va prendre de l'ampleur en France. Celles qu'on n'appelle pas encore "bières de spécialité" ou "bières spéciales" entrent dans les premiers bars à bière, autre nouveauté de cette époque, de Strasbourg, Nancy et d'ailleurs.

Avec le succès, Spinamalt déménage vers Nancy, mais c'est un échec. La capitale lorraine n'attire pas les foules. C'est là que le Groupement des Hôteliers Restaurateurs de Strasbourg entre en scène et offre de rapatrier le salon à Strasbourg. Avec 6 brasseries importantes à proximité, un aéroport, un vaste parc d'exposition, la capitale européenne ne manque pas d'atouts, ni de moyens. L'équipe s'étoffe, l'organisation se professionnalise. JC Colin est nommé commissaire général du salon. La première édition d'Eurobière à Strasbourg voit le jour en 1989. Un cortège inaugural d'anthologie initié par le cervoisier Bernard Rotman marque durablement la population qui n'avait plus vu d'attelages de chevaux tirant des fûts depuis près de 30 ans. Les 2 éditions suivantes seront toutes aussi animées par des voyages ferroviaires prétextes à conférences de presse, aux répercussions inestimables pour le succès de la manifestation. Au final, un succès populaire bien réel, parti de presque rien et devenu un rendez-vous formel pour des milliers de visiteurs, qui n'avaient pourtant au départ qu'une vague idée de ce qu'était une bière. Réservé aux professionnels, le salon comptait néanmoins deux journées grand public sur un total de 5 jours.

Entre temps, évidemment, le marché de la bière a lui aussi évolué. Les bières spéciales sont devenues des niches à fortes valeurs et des microbrasseries se sont créées. En 1985, face à une soixantaine de brasseries industrielles ayant survécues aux restructurations, la brasserie de Morlaix est la première brasserie artisanale à ouvrir ses portes en France. En 2008, on recense 285 producteurs dont seulement 10 sites véritablement industriels(+ de 100 000 hl/brassin).

Réticents au départ, les grands brasseurs européens ont fini peu à peu par rejoindre la manifestation. Eurobière surfe alors sur la vague du renouveau des bières jusqu'à sa troisième édition. Mais très vite, concurrence féroce et jalousie font rage parmi les exposants et des divergences apparaissent parmi les organisateurs. Il est vrai qu'en 94, les grandes marques étaient sous pression .

Après une cinquième édition, l'association Eurobière cède le concept, et le commissaire général, à la SOFEX, devenue depuis Strasbourg Evénements. Une ultime édition se tiendra en 1999. Le bilan n'est pas satisfaisant: malgré quelques ajustements (ouverture aux associations, aux musées, etc), il manque près de 5 000 visiteurs par rapport à l'édition précédente. La SOFEX jette le gant, prétextant un changement notable du marché. Vrai en partie, mais aussi une vraie divergeance d'opinions et de personnalités entre brasseurs et organisateurs, sans parler du prix du mètre carré...
Et puis la BRAU de Nuremberg suffisait aux brasseurs européens pour se retrouver entre eux. Sans public avide de nouveautés pour les gêner dans leurs transactions et sans pin's ni sous-bocks à distribuer sans compter...

Pendant ce temps là...

Pendant ce temps là, d'autres initiatives ont vues le jour. Le phénomène des microbrasseries est désormais bien ancré dans l'hexagone. Des salons régionaux ont vus le jour. Parmi les plus fameux, citons le salon du brasseur amateur de Saint Nicolas de Port ou celui de Saint Sylvestre Cappel. Ou encore le festival des bières du Ninkasi, à Lyon qui en est à sa 7ème édition cette année. Eurobière disparu, la nature ayant horreur du vide, les initiatives n'ont pas manquées ces dernières années. Bien sûr, elles n'attirent pas des dizaines de milliers de visiteurs, mais elles ont pour elles d'êtres proches des terroirs, de rester populaire au sens noble du terme et de garder visage humain, sans bling bling ni accroches marketing outrancières ou mégalomanie déplacée.

La réalité des chiffres

Jusqu'en 2004, la production française est restée relativement stable, oscillant aux alentours de 20 millions d'hectolitres par an. Depuis elle ne cesse de baisser. Le dernier chiffre publié par l'association des brasseurs européens indique 16 300 000 hl en 2005.
La consommation est également à la baisse. Basée sur les ventes, elle était de 20,2 millions d'hectolitres en 2007 alors qu'elle était encore à 20 629 000 en 2002. En 1993, la consommation annuelle per capita passe sous la barre des 40 litres. Elle est actuellement estimée à 38,8 litres et d'ici peu, la France pourrait bien être le pays le moins consommateur de bière des 27 pays européens.

La bière représente actuellement 15% de l'alcool consommé en France (17% en 1992).

Hard discounters, hypers et supermarchés écoulent 53,4 % des volumes contre seulement 26,2% pour les bars et cafés. Ce qui prouve que le français préfère pour le moment consommer une bière à domicile plutôt qu'au bistrot.

La production de l'ensemble des artisans brasseurs a augmentée d'environ 8% entre 2006 et 2007. Mais cette production ne fait peur à personne: elle représente à peine 1% du marché global.

Ajoutons le prix des céréales qui a pratiquement doublé depuis un an, le houblon s'est multiplié par trois, le verre par deux, les coûts de transport: ils changent trop vite à la hausse pour encore retenir un chiffre... Sans compter le prix du demi au café qui flirte avec les 3 EUR presque partout ou le prix de la 75 cl artisanale qu'on découvre à 20, 25 chez le producteur et à 60 EUR et plus au troquet du coin... Sans oublier la contravention à 735 EUR et le retrait de 6 points sur le permis de conduire.

Un Mondial de la bière pourquoi faire, monsieur Feurer ?

"Après l'arrêt d'Eurobière en 1999, qui ne collait plus aux attentes des opérateurs du marché en prise avec les concentrations, nous étions en quête d'un produit pouvant lui succéder. Nous n'avions plus d'événement autour de la bière. Un comble pour une région qui produit près de 70 % de la bière brassée en France. Je pense que l'Alsace a une vraie légitimité dans ce domaine. Le concept du Mondial nous semble très efficace, il a réunit près de 80 000 visiteurs cette année, aussi nous avons décidé de le coproduire avec Jeanine Marois".

Quels sont vos objectifs ?

"Notre objectif est d'en faire un événement international, mais nous sommes aussi conscient que nous devons d'abord gagner en crédibilité auprès des brasseurs. Nous voulons aussi coller aux attentes du public en réalisant ce festival de dégustation qui a pour but d'éduquer le public au produit bière. Nous voulons mettre en valeur le produit et former les consommateurs à la culture brassicole. Contrairement à Eurobière, ce sera un salon de la bière, pas des brasseurs".

On peut cependant se poser quelques questions sur le bien fondé de la démarche compte tenu de la taille du marché de la bière française artisanale.

D'abord, la sensation qu'on prend les mêmes et qu'on recommence. Après les industriels, on convie les artisans. Avec en partie les mêmes prétentions et les mêmes arguments que pour le dernier Eurobière sous prétexte d'apporter une certaine culture. Argument par ailleurs déjà utilisé par le géant vert qui fait cela très bien tout seul. La culture ne se décrète pas, mais s'acquiert, même pour la bière. Et pas dans les salons, mais sur le terrain, dans le jus, au contact du métier ou de l'art.
Réinventer le fil à couper le beurre à chaque changement de paradigme n'est pas très utile non plus, d'autant que les personnalités qui brassent actuellement n'ont rien à voir avec les capitaines d'industrie du passé. Les temps ont changé, que cela plaise ou non.

  • Une région à l'histoire brassicole industrielle comme l'Alsace est-elle encore vraiment légitime dans l'histoire récente des microbrasseries ? La région n'arrive qu'en sixième position en nombre avec 18 producteurs contre 20 en Midi-Pyrénées classée cinquième et qui n'est pas à proprement parler une terre de bière, tout comme Rhône-Alpes, deuxième avec 28 brasseries à ce jour.
 
  • Combien d'artisans peuvent vraiment se payer une présence sur un salon de cette taille et de cette ambition, qui ne sera pas gratuit pour eux, loin de leurs bases ?

  • Que faire en cas de coup de foudre pour une bière venue d'ailleurs découverte à Strasbourg ? Qui distribue ce produit et pourrais-je le trouver à Sisteron ou à Pouldreuzic ?

  • Combien de consommateurs ont baissé, voire arrêté leur consommation, à cause d'un prix trop élevé du demi, d'un accueil négligent, d'une offre trop pauvre ou par peur du risque de se faire arrêter avec un taux d'alcoolémie trop élevé ? Les mêmes reprendront-ils goût à la bière sous prétexte qu'on leur explique la différence entre une fermentation haute et basse, l'usage du houblon, l'intérêt d'un code-barre, le recyclage de matériel de fromagerie pour monter sa brasserie, la particularité d'une persistance poivrée en rétro-olfaction ou sur la difficulté à joindre les deux bouts quand on se lance dans la bière, heureusement-que-ma-femme-travaille-et-que je-peux-bosser-à-mi-temps-à-l'usine ?

  • Le public pourra déguster des bières aussi bien artisanales qu'industrielles. Si l'éclectisme de la démarche paraît évident, qu'en sera t'il du discernement neutre et bienveillant qui sied habituellement aux dégustations ? Qui seront les référents, les commentateurs, les contradicteurs ? La star du moment ? Les pipoles du coin ? Les professionnels de la profession ? Les trois à la fois ?

  • A quoi peut servir un congrés mondial des artisans brasseurs, face aux multiples différences culturelles et législatives existant à travers le monde, dans un pays qui possède une législation tarabiscotée quasi incomparable à ce qui existe ailleurs ? Ou mieux encore, comment faire dialoguer des artisans qui utilisent des mesures impériales ou métriques, des tensions électriques variées ou encore des obligations d'étiquetages qui vont du simple nom de la bière à un catalogue d'avertissements de toutes sortes ? Le tout en traduction simultanée j'imagine ? Les seuls points communs sont déjà connus: la rentabilité et le chiffre d'affaire. Faut-il un congrés pour établir cela ? A moins de chercher à uniformiser aussi ce secteur d'activité, je ne vois pas trop l'intérêt.

  • Quelle est la différence entre un artisan brasseur américain et un artisan brasseur français ? Au moins 10 000 hectos !

  • Que diront les cafetiers locaux en voyant une foule financièrement aisée déguster devant leurs portes ? Chic, voilà de nouveaux clients ou zut, je n'arrive pas à trouver cette bière dont tout le monde (riche) parle ?

  • Que pensera la maréchaussée d'un individu circulant en état d'ébriété. Qu'il est cultivé avec du fric plein les poches ou qu'il est bourré, tout simplement ?

Parce que qui a bu boira. Parce que boire en public, même modérement, est présentement devenu un exploit, un jeu avec le feu ou une simple question de choix. Parce qu'un organisateur veut remplir son salon. Parce que une revanche à prendre. Parce que la nostalgie. Parce que "moi je". Autant de raisons de monter une telle manifestation et tout autant de raisons d'y participer... ou pas.
 
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