Le 21ème siècle, réputé spirituel depuis une citation mal colportéee attribuée à Dédé Malraux, l'est de la plus cocasse des manières: on peut y mourir ou y disparaître ou les deux à la fois. Deux notions très différentes pour un usage unique. Deux manières d'exprimer la même chose, bien que n'ayant pas du tout la même signification, selon qu'on est de gauche ou de droite. De Paris ou de province. A voile ou à vapeur. Ou de quoi que ce soit d'autre aussi, d'ailleurs.
Exemple: un homme meurt. Une entreprise disparaît. En effet, la mort, à défaut d'être vaincue, est sublimée par nous autres qui vivons dans ce fameux 21ème siècle. Comme c'est trop dur de dire qu'on meurt, point, finito, nada, circulez, c'est terminé, on préfère sublimer, rapport à ce que ce serait plus facile à supporter. Sublimer, c'est un truc sacrément bien travaillé piqué aux mecs du marketing , qui rend une chose terrifiante drôlement sexy et permettant aux prospects de rêver pour pas cher et sans trop d'angoisses. Comme croire qu'il y a un truc après la mort. Un truc sublime justement, mais pas racontable aux vivants. Sachez juste que c'est vachement bien, et tellement tant beaucoup trop que personne, il en est revenu pour nous en parler, na !!! Sublime, mais cachotier. En revanche, une entreprise ne peut mourir, seulement disparaître. Elle ne peut pas mourir, parce que c'est tout simplement insupportable syndicalement parlant et par là, impossible pour le prolétariat, la base, les électeurs de la 12ème circonscription et leurs représentants. (Mais pas qu'eux, c'est juste un exemple). Pourquoi ? - Parce que nos dirigeants le disent. Et toc ! Invariablement, ils nous le répètent : "Nous ne pouvons laissez périr cette entreprise et nous mettrons tout en oeuvre pour que cela n'arrive pas". Comme ils sont très forts en mise en oeuvre, surtout quand ce n'est pas leur entreprise, cela n'arrive pas ou alors presque jamais. Y'a juste des machines qui partent en camions le dimanche matin. Des départs à la retraite qui ne sont pas remplacés. (ça c'est le style de phrase qui mérite à lui seul une thèse...) Des requalifications, des délocalisations et quelques départs volontaires. Les 3 qui restent finiront bien par rentrer chez eux, faut bien qu'ils mangent et puis ça va être l'heure de la traite... Et effectivement, personne ne meurt. Tous ont disparu et une partie est reparue à l'ANPE. Les restes de la boîte vivent leur vie dans un autre hémisphère! Milagro, milagro, laissez venir à moi les petits porteurs. Oil pour oil, dent pour dent, il faut deviser pour régner ! Parce que nul ne profite en son pays. Tu parles d'une mise en oeuvre ! Comme disait Shakespeare, dans Hamlet, il y a quelque chose de pourri (au royaume du Danemark). Ainsi, l'homme meurt et l'entreprise disparaît. Si, si, rappellez-vous le lapin de David Copperfield. Oui ! Celui qui le valait bien à une époque... Quand le magicien dit à la foule médusée: "Regardez-bien ma baguette magique, le lapin va disparaître!" Pouf, il disparaît. Après les applaudissements, le monsieur au chapeau salue bien bas l'asistance, puis relève son buste, agite le haut de forme, touille le tout à grands coups de baguette, et hop, le Roger Rabbit en poil de zizi de yéti albinos tout blanc réapparait, affichant une mine de lapin aux nouilles ravi d'être encore de ce monde. L'émotion est à son comble dans la salle où 90 % de l'assistance se demande si elle doit reporter les RTT demandées pour assister aux obsèques du lapin, prématurément donné pour mort. Quel talent, ce David ! Entreprise de spectacle, la magie et l'escamotation de lapin fonctionnent tous les soirs. Tandis que la mort du magicien ne déplacera personne et il n'y aura qu'une seule représentation. Et sans avertissement, en plus ! Vous l'aurez compris, une disparition sous-entend, au niveau d'un certain vécu - décidément, ce 21ème siècle est très très spirituel - sous-entend donc, la ré-apparition. Quelque chose d'intermédiaire, de moins grave que la mort et de moins pire qu'un décés. De préférence aussi, quelque chose de récurrent, de sorte à correspondre à un maximum d'opportunités de nature économique. Les affaires sont le business, et le flouze c'est du pognon, comme y'disent chez l'Ecureuil. En fait, une disparition, c'est quelque chose qui n'est plus là, mais qui est encore un peu là malgré les apparences. Un peu comme le travail, voyez ? Ou comme LCL, peut-être. On disparaît complètement, un certain temps, on se fait oublier, et puis on réapparaît, avec un nouveau nom, pour faire joli. Selon les sources, on peut disparaître tout à fait ou provisoirement, ou couvert de gloire, ou sans laisser d'adresse ou avec une virginité refaite, comme dans un dialogue d'Audiard. D'autres utilisent à ce stade l'expression "faire le mort". C'est à dire, être complètement vivant sur le plan biologique, mais plus du tout, administrativement parlant, aux yeux des autres. Genre, euh, bin tiens, une ligne en moins dans la base de données des ASSEDIC, de l'ANPE, de la Sécu et consorts... delete from [chomeur] cekon [where] touche plus que l'autre Rayé des listes, qu'on dit par chez moi. Pas mort, hein, faut pas déconner avec ça ! Juste rayé des listes, disparu des statistiques. Le ministre peut gloser et se gausser: à peine 3 mois à la tête du gouvernement et déjà 80 000 demandeurs d'emploi en moins !!! Ki C kié le+for , ki c le kiki 2 tou lé kiki ? Alors que la mort, la vraie avec le cadavre, les odeurs et tout et tout, sous-entend, et au mieux selon les croyances, une résurrection. Et là, c'est pas gagné ! Parce qu'après 2 000 ans d'âpres discussions à ce sujet, on est loin d'avoir les preuves du début du commencement de quelque chose sur ce thème. Alors que disparu, réapparu, bon ça va, hein, on est tous plus ou moins au courant, non ? Alors, voyez-vous, lorsqu'on reçoit un mail comme celui-ci: "La brasserie Machinchose se refusant de leur donner des garanties suffisantes sur l’avenir, Truc et Bidule se voient dans l’obligation d’interrompre leur gestion du bar. C’est avec regret que nous quittons les lieux et tout ceux qui nous ont suivi dans cette aventure. Nous demandons à tout ceux qui nous ont fait confiance de nous pardonner de ne pas pouvoir continuer". On ne peut s'empêcher de penser qu'il y a des morts anonymes et des disparitions sordides. Et inversement. Et se dire: "C'est la vie", s'offusquer: "C'est d'une banalité". Oui, c'est banal. Mais c'est aussi la dure réalité. Comme au loto, tout le monde peut jouer, mais tout le monde ne gagne pas. Comme la vie, une entreprise a une fin. Et comme dans la vie, il y a le choix: mourir ou disparaître... Si on reste lucide, on objectera que personne ne peut véritablement donner de garantie sur l'avenir. Mais là, on se fait de sacrés ennemis du côté de Rome... et à quelques autres endroits d'où émanent des clameurs séculaires, qui sur des modes variés et adaptés aux situations et aux gens, affirment systématiquement et avec beaucoup d'aplomb qu'ailleurs l'herbe est plus verte. Spirituel, le 21ème, j'vous l'dis. Aussi, restons raisonnable et appelons un félin domestique un chat. Par exemple, on pourrait dire très simplement que le gérant est "parti" et que le bistrot est provisoirement "fermé". Avec un peu de réalisme, on pourrait préciser "pour convenance personnelle" et mettre plus loin, "pour réfection", ou ajouter par exemple, "suite à un profond désaccord avec la direction" et "après des années d'indifférences" ou le très classique "de demandes de travaux restés sans réponses". On peut aussi rester ultra sympa, consensuel, pas remuer le vase de nuit au petit jour, mentir comme un arracheur de dent et faire plaisir à un maximum de monde en affirmant : le gérant est en cure de repos suite à son AVC, le pôvre chériiiii. Le bistrot restera ouvert au public, grâce aux 12 bénévoles de l'entreprise de réinsertion subventionnée par la brasserie et avec le soutien indéfectible des élus locaux, dont le sénateur-maire Schmolltruc qui s'est personnellement engagé pour faire avancer favorablement ce dossier auprès des services concernés de la préfecture". En changeant de place, et donc de point de vue, on pourrait envisager la situation sous un autre angle. On constaterait, particulièrement dans les milieux autorisés, que le taulier, compte tenu de ses prises de positions véhémentes lors des réunions de quartiers et ses rapports conflictuels avec la plupart de ses 2 voisins, était potentiellement considéré comme "mort" depuis un bon moment. Et proprement "fini" et "liquidé" depuis qu'une sombre histoire de lettre anonyme circulait à son sujet dans le quartier. Et puis de toute façon, vu l'état de son vélo et la manière dont il dévisage les chiens dans la rue, il était plus que temps que cet individu "disparaisse" du paysage entrepreneurial local. (Entrepreneurial: anglicisme pour se la péter rédacteur vieille france qui a du vocabulaire et des relations à la chambre de commerce.) En changeant encore de place, on pourrait aussi prétendre que le centre de profit Machinchose entreprend une profonde mutation interne pour faire face à la mondialisation. En vue d'une harmonisation des profits du groupe avec une croissance accrue des plus-values fixée à 6,22% par les actionnaires lors de l'AG au Hilton Resort de Sao Paulo, la direction centrale du groupe a nommé l'actuel Pdg du site à la tête du prestigieux département de recherches sur les capsules couronnes en milieux humides, installé à Oulan-Bator. Son remplaçant sera nommé lors de l'AG extraordinaire prévue en décembre 2012. D'ici là, c'est Omaille Trucmachin du service Spülboy et lave-verres, titulaire de 2 bacs pros - un pour l'eau chaude, l'autre pour l'eau froide - (forcément, j'allais pas la rater cette vanne !) qui est nommé comme directeur intérimaire avec tous les pouvoirs pour mener à bien et dans les meilleurs délais, la modernisation structurelle initiée par son valeureux prédécesseur. Agé de 24 ans, marié et père de 3 enfants, il partagera sa nouvelle fonction avec ses anciennes responsabilités à la direction centrale. Malgré une légère crise de dyslexie provoquée par un excés de guacamole flambé à la Brahma et un nez qui ressemblait à une gare de triage, tellement il y avait des rails dedans, Trucmachin confiait à l'issue de l'AG: "Les préoccupations de l'entreprise restent inchangées: sauver un maximum d'emplois pour améliorer notre croissance. Mais pour cela il faudra travailler plus et dur. Une restructuration des effectifs est malheureusement inévitable pour absorber l'excédent de charges qui ralentissent notre progression et affaiblissent notre position de leader sur les marchés MDD en Polynésie septentrionale. Je reste cependant confiant dans la bonne volonté de nos employés, qui sont des gens responsables et conscients des enjeux. C'est pourquoi je mobilise toutes nos énergies au service de l'objectif de 22,6 % (<- la fameuse dyslexie) fixé par nos actionnaires grâce à MON nouveau concept de presto-restauration solido_liquide, que j'ai mis au point avec le célèbre architecte paraguayen Flatulo Proutprout, en collaboration avec l'agence castrogontérienne Teuf-Teuf, mondialement saluée pour son relookage de la cantine VIP et Crew members de l'ISS, la station spatiale internationale. Ce projet d'envergure sera complété par l'introduction progressive dans l'ensemble de nos réseaux off-trade et special events du nouveau gobelet ergonomique à poignée rétractile en carton recyclé à la main tout bio, fabriqué en partenariat avec Cracra Développement, Ilictriciti di France, la banque Duflouze&Brousouf, les wagons-lits Sook et du FRFOFPMPPT ( fond régional de financement opportuniste à fond perdu mais pas pour tous), d'après un dessin original de mon fils Hyppolyte-Amédée. Ce sont là des travaux majeurs d'un montant total de 35 millions EUR que j'entend lancer rapidement, pour le plus grand bénéfices de nos actionnaires et le bien-être de nos salariés. J'ajoute que tous ces projets sont en cours de validation pour l'obtention des certifications ISO 9060 et 14700, respectant ainsi parfaitement toutes les obligations de sécurité alimentaires exigées par les pouvoirs publics et que nous nous devons à juste titre, d'apporter à l'ensemble de nos clients. En ce qui concerne mon prédécesseur, je ne ferais aucun commentaire sur un accident de parcours, une erreur de casting dont nul, la preuve, n'est à l'abri". Amen ! Souvent aussi, on découvrirait quelques jours après les annonces précitées, que les locaux ont subit, au choix, un violent incendie, un déménagement nocturne, des dégradations volontaires. Les 2 employés, au choix, au chômage technique, en voie de reclassement, en grève de la faim, auraient, au choix, peu d'espoir de retrouver leur travail, misé toutes leurs forces dans le plan d'action proposé par la préfecture, chargés les forces de l'ordre, défilés dignement lors de la journée de solidarité avec les ouvriers du livre Sierra-Leonnais, après que, au choix, les locaux aient intégralement brûlés, l'assaut des CRS, avoir séquestré le directeur. On aurait tout aussi bien pu faire court et écrire que les 2 employés "ont filé avec la caisse", qu'ils "sont morts suite aux émanations de dioxide de carbone" ou qu'ils "ont disparus dans les flammes". A la limite, on pourrait même ne rien dire du tout tellement une vie de cafetier n'intéresse personne... Et comme dit l'autre, une fermeture de bistrot, ce n'est pas mort d'homme, hein ? Allez, sur ce , dormez bien ! PS: Malgré toutes nos précautions, toute ressemblance avec des faits, des lieux ou des personnes réels n'est pas toujours une pure coïncidence... L'auteur autorise le copier/coller, y compris des fotes daurtograffes, pour rentabiliser le temps de production de ceux et celles encore en activité et censé torcher un papier payé au mot et bourré de lieux communs sur un sujet aussi rabâché, rebattu, banal et superennuyeuxquin'intéressepersonne, comme celui-là. |